Professeur, universitaire, auteur et, bien sûr, Fragrance Lover depuis toujours, Michel Gutsatz est au cœur de ce que nous faisons. Sans Michel (et Clara !), les parfums que vous appréciez aujourd’hui pourraient encore n’être que des formules manuscrites dans des archives, loin de la lumière du jour. Poursuivant l’œuvre de son père, Michel est le témoin d’une enfance vécue par peu de gens. Grandir en tant que fils d’un maître parfumeur dans une maison de ville parisienne avec un laboratoire à l’étage, n’est pas une expérience courante. Nous étions impatients de découvrir ses souvenirs de senteurs et sa vision de l’industrie du parfum. Il a pris le temps, au milieu de sa journée trépidante (et nous savons de quoi nous parlons!), de répondre à nos questions indiscrètes.

Quelle est la question qui vous est le plus souvent posée ?

Curieusement, comme j’ai fait la plus grande partie de ma carrière à l’université, c’est « Pourriez-vous me donner quelques conseils pour mon fils/ma fille ? Quel diplôme devraient-ils obtenir ?

Quand il s’agit du Jardin Retrouvé, ce serait plutôt : « Avez-vous reformulé les formules originales de Yuri ? » et ma réponse est NON. Il semble que la reformulation ait été largement faite par les acteurs de l’industrie, même pour certains classiques, et les clients en sont de plus en plus conscients. Nous avons décidé dès le départ en 2016 de ne pas reformuler : les formules de Yuri sont belles et intemporelles. Elles n’ont pas besoin d’être adaptées à des goûts soi-disant évolutifs. Cela nous permet de répondre à la fois aux clients occidentaux plus matures et aux millenials Chinois qui aiment ces parfums classiques et ne sont pas fans de parfums sucrés par exemple.

Quel est votre premier souvenir olfactif ?

Avez-vous déjà mangé des noix fraîches tout juste cueillies de l’arbre ? C’est une sensation merveilleuse : avoir les mains marron foncé, manger les délicieuses noix, et sentir leur extraordinaire parfum. C’était moi, petit garçon, dans un petit village des environs de Paris où mes parents louaient une maison sans eau ni électricité et où j’ai découvert les odeurs extraordinaires de la nature, toujours liées pour moi à la nourriture : pommes, poires, noix, pois verts, tomates, menthe fraîche…

Quel est le premier parfum que vous avez acheté ?

Malheureusement (pour les parfumeries !), je n’ai jamais acheté de parfum pour moi. J’ai toujours utilisé les parfums Le Jardin Retrouvé de mon père, et parmi eux, mon préféré a toujours été Cuir de Russie, la plus sentimentale de toutes ses créations. Cette fragrance a été créé en hommage à son propre père David : pendant la révolution bolchevique, son père, fils d’un éditeur à succès, pour sauver sa famille bourgeoise, s’était enrôlé dans l’Armée rouge. Yuri se souvient que son père rentrait le soir à la maison en uniforme, le prenait dans ses bras, et quand il se blottissait contre lui (il avait 3 ans), il pressait son nez contre la lanière de cuir. Un premier souvenir de parfum. Cuir de Russie….

Que signifie le parfum pour vous ?

Le parfum a toujours été l’un de mes liens privilégiés avec mon père et son art. Il était un véritable poète et créateur, et les mots les plus intimes que nous avons échangés concernaient surtout sa passion pour le parfum. Son désir que les parfumeurs soient reconnus comme de véritables créateurs et son attitude humble lorsqu’il disait : « Je suis un artisan et je ne me comparerais jamais à de vrais artistes comme Michelange ou Bach ». Comme il l’a écrit un jour, « Le parfumeur n’a pas de message à transmettre. Tout ce qu’il peut faire, c’est créer un moment de beauté ».

Le parfum a la même signification pour moi : c’est un « moment de plaisir fugace », MAIS qui est lié à nos souvenirs les plus profonds. D’une certaine manière, même si c’est passager, ce souvenir oublié est là, et sentir un parfum, une fragrance peut le raviver et le faire jaillir. Qu’y a-t-il de plus beau, de plus émotionnel ?

Selon vous, de quoi l’industrie des parfums aura-t-elle besoin à l’avenir ?

Je vais, encore une fois, commencer par ce que mon père Yuri a écrit en 1966 : « Les parfumeurs étaient des artisans. Le parfumeur d’aujourd’hui est un technicien qui doit agir pour répondre aux exigences de son époque. Il doit trouver une réponse presque immédiate aux problèmes soumis par les vendeurs, par les conseillers en marketing, par les spécialistes de la promotion des exportations. Il n’est plus le maître de son temps ni de son inspiration. Toujours pressé, toujours en train de se sacrifier aux désirs du public, après avoir sacrifié aux impératifs de coût, d’efficacité, de planification, et avoir pris en compte tous les problèmes liés au lancement d’un produit de parfumerie sur le marché ».

Rien n’a beaucoup changé en 2020. Sauf que de nouvelles marques de parfums (les marques dites « de niche », un mot que je n’aime vraiment pas, mais c’est un autre débat) sont arrivées sur le marché, ressuscitant, d’une certaine manière, l’artisan. Je dis « d’une certaine manière » parce que la plupart des parfums créés aujourd’hui dans la catégorie premium ou prestige sont contrôlés par les coûts : l’ancien PDG d’une société de parfumerie (« Maison de composition ») m’a dit récemment que leurs briefs étaient en moyenne de 90€/kg de concentré. Au Jardin Retrouvé, selon les préceptes de Yuri, ils coûtent de 150€ à 450€ le kilo… Pourquoi réduire les coûts des parfums qui ne représentent qu’une partie du prix final ? Réduire les coûts (si nécessaire) peut se faire ailleurs. Par exemple, dans l’emballage que tous les clients jettent une fois le flacon acheté !

Au Jardin Retrouvé, nous essayons de penser à l’avenir, et nous proposons une option « No Box » : pourquoi augmenter les déchets alors que nos actions humaines mettent la planète en danger ? Nous prévoyons également que le passage à clean beauty – déjà important dans le domaine des cosmétiques – deviendra un moteur de la parfumerie. Nous travaillons sur toutes nos formules et, par exemple, nous passons à l’alcool biologique dénaturé de manière naturelle. L’industrie des parfums a encore beaucoup de révolutions à venir !

Lectures complémentaires

Vous pouvez en savoir plus sur la famille Gutsatz ici. Le livre de Michel, Luxury Retail and Digital Management est disponible à la vente ici avec un avant-propos de Cyrille Vigneron PDG de Cartier.

Michel Gutsatz était en conversation avec Samantha Scriven.

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